En tant que cycliste régulier, je me suis demandé si ce système d’Uber Eats était intéressant financièrement. Je me suis prêté au jeu en me glissant dans la peau d’un coursier pendant trois mois. Je précise que je roule en complément d’un temps plein et que je roule avec un vélo musculaire. Je cite de marques, mais je ne suis sponsorisé par aucune d’entre elles.

Uber Eats est un service de livraison de repas à domicile tout comme ses deux concurrents: Deliveroo ou TakeAway. Plus besoin de se déplacer jusqu’au fast-food, il suffit de commander et d’attendre la livraison. Un coursier à vélo ou en scooter se charge d’apporter le repas à domicile. Avant mai 2020, le coursier gagnait 2 euros la course + 1 euro par kilomètre parcouru. Autrement dit, plus la distance était longue plus le gain était important. Actuellement, c’est un prix fixe de 4,95 euros pour chaque course que le client soit à 2 pâtés de maison ou à 25 minutes du restaurant. Et qu’on se le dise, ils sont plutôt rares les clients proches de la pizzeria ou du MacDo.

❖ Le travail avec Uber Eats est-il légal ?

Uber a déjà fait couler beaucoup d’encre avec son système de taxi. Pour la livraison à domicile à vélo, ça n’a pas été simple. La loi De Croo de 2016 avait fixé un cadre légal pour les plateformes de partage. L’activité permettait aux bénéficiaires d’exercer une activité complémentaire avec un plafond concernant les revenus et une taxe d’environ 10 %. Depuis 2018, la société est reprise dans les plateformes agréées par l’État de ce qu’ils appellent l’ « économie collaborative ». Il y a deux sortes de statut: l’indépendant assujetti à la TVA et le particulier (P2P). En tant que particulier, vous êtes exhonéré d’impôt pour l’année 2020 pour autant que vous ne dépassez pas le maximum légal de 6.340 euros par an ou 528 euros par mois.

La loi De Croo permet aux usagers P2P qui font partie de ce type d’économie de gagner un certain montant sans être imposés car ces revenus ne seront pas considérés comme des revenus professionnels. Vous ne pouvez pas dépasser 6.340 € de revenus pour l’année fiscale 2020 pour toutes vos activités dans l’économie collaborative (tous secteurs confondus). Aller au-delà de ce montant entraîne une requalification légale en tant qu’indépendant complémentaire et une imposition en tant que telle.— { Uber.com }

Attention à ceux qui frôlent la limite: ne vous fiez pas aux montants affichés par l’application. Plusieurs témoignages dénoncent des revenus légèrement inférieurs à la réalité. Il suffit de quelques dizaines d’euros pour basculer dans la catégorie “professionnel” et être taxé à 25% ! Et le fisc (SPF Finances) a déjà prévenu qu’il n’y aura aucune tolérance.

Mise à jour: Des discussions sont en cours pour maintenir cette activité complémentaire mais la taxe sera revue pour 2021. Elle passera à 10,7 % sur l’ensemble du montant total gagné, cela comprend les pourboires offerts via l’appli. Cette taxe devra être payée à la fin du premier mois et elle sera ensuite prélevée automatiquement.

❖ Comment se fait le contrôle de l’activité ?

La police ne contrôle pas si vous êtes bien enregistré avec le compte. En revanche, elle intervient pour tout ce qui concerne le roulage: vélo en ordre d’éclairage, équipement du conducteur et conformité du scooter (assurance, immatriculation, permis, casque), excès de vitesse, autorisation à circuler dans certaines rues, etc. Pour le reste, ça concerne votre partenariat avec Uber.

Pour le moment, c’est principalement via l’application que s’exerce le contrôle: documents, identité du coursier. Il n’y a pas de contrôleurs sur le terrain pour voir si vous respectez bien les consignes de sécurité sanitaire ou si vous ne louez pas votre compte à un tiers. La qualité du vos prestations sont évaluées (c’est un bien grand mot !) d’une part par les restaurateurs et d’autres part par les clients grâce au système binaire: pouce vers le haut ou pouce vers le bas. Des retours négatifs répétés entraînent une suspension voire la suppression de votre compte. Uber attache une grande importance au retour client et il y a suffisamment de coursiers pour ne garder que les plus rentables et ceux qui respectent les consignes.

La grosse majorité des cyclistes ou cyclomotoristes sont des jeunes garçons. D’après ce qu’on peut lire dans la presse, ce sont surtout des jeunes en situation précaire (CPAS, chômage, sans papiers) dont c’est le seul revenu.  On retrouve aussi des moins jeunes qui exercent ce job en complément d’un autre boulot à temps plein afin d’arrondir leurs fins de mois. Enfin, il y a les indépendants qui triment tous les jours de la semaine et c’est leur seule source de revenus. Vu la pénibilité du job et l’absence totale de protection sociale, il y a un un fort turnover.

❖ Le mode de déplacement: vélo ou scooter

À l’origine, Uber Eats est pensé pour les cyclistes. Du point de vue marketing, ça se valorise avec les notions d’éco-responsabilité qui vont bien avec. Cela dit, la compagnie autorise les courses en scooter ou à moto. Il faut alors être en ordre d’assurance, d’immatriculation, de permis de conduire et respecter les règles en vigueur comme le port du casque obligatoire. Pour ceux qui, comme moi, le font à vélo, il faut veiller à l’indiquer. Uber vous attribue ce type de déplacement et l’indique aux clients lors des livraisons. Le système de navigation s’adapte également puisqu’il vous fait passer dans des endroits interdits aux autres véhicules: SUL, zone piétonne, desserte locale, zone en travaux, zone résidentielle restreinte (porte de Namur), etc. Après, j’en connais beaucoup qui livrent en voiture et sont inscrits comme cycliste. C’est interdit sauf si vous le déclarez¹. C’est alors un autre type de partenariat.

Livrer à vélo n’a rien de comparable avec un vélo électrique, une mobylette ou encore une voiture. Avec un vélo sans assistance électrique, difficile d’assurer une journée complète, sans être sur les rotules. C’est assez physique d’autant plus que le relief bruxellois est irrégulier. En vélo électrique, c’est plus confortable et plus rapide. En contrepartie, il faut disposer d’un tel vélo ou en louer un et ne pas oublier de recharger la batterie.

Pour ceux qui n’ont pas de vélo et qui veulent travailler immédiatement, le mieux est de passer par la location. Oubliez les Villo pour lesquels on paye au temps d’utilisation. Jump appartient à Uber mais ces vélos orange ne sont pas fiables. Il existe une formule d’abonnement mensuelle à 40 euros mais il y a pas mal de soucis: batterie plate, vélo endommagé, pneu crevé… Le mieux est de trouver une bicyclette à louer sur le moyen et le long terme et de le garder chez soi pour en prendre soin comme son propre vélo. E-bike-to-go est un petit nouveau sur le marché et propose la location de modèles électriques à Bruxelles. C’est plutôt du haut de gamme puisque l’abonnement est à 109 euros par mois. Entre les deux, il y  a Swapfiets bien connu des uberistes bruxellois. Un des avantages de l’agence, c’est qu’elle dispose d’une antenne rue Antoine Dansaert proche du centre-ville. Pour un vélo ordinaire, il faut compter 15 euros par mois et 75 euros pour la version électrique. À ce prix là, il va falloir pédaler régulièrement et l’utiliser en bon père de famille pour éviter les mauvaises surprises.

vélo Jump vandalisé
vélo Jump vandalisé
vélo électrique Swapfiets
vélo électrique Swapfiets

J’ai contacté la société pour savoir si l’usage des Swapfiets était autorisé. Leur réponse est assez claire: « Nous avons beaucoup de clients qui sont des livreurs Uber Eats. Ils sont très satisfaits de nos vélos! » Pourtant, l’usage ne peut être que privé si on en croit les conditions générales. Avec ce double langage, on peut se demander si ces deux-là n’ont pas trouvé officieusement un arrangement commun ?

Le Locataire n’est pas autorisé à utiliser le vélo électrique comme outil de travail. En d’autres mots: utiliser le vélo électrique pour par exemple un métier de livreur est interdit. — { Swapfiets, conditions générales }

En scooter, c’est certainement le moyen le plus rapide de livrer sans trop se fatiguer. Cela dit, il deviendra moins performant dans une ville comme Bruxelles où la limitation de vitesse sera de 30 km/h partout. Ils sont aussi moins agiles dans les bouchons. Ils ne peuvent emprunter les zones apaisées comme les zones piétonnes, ni franchir le feu grâce au B22, B23. Et avec une plaque, il est facile de recevoir un PV. Il faut aussi pouvoir gérer le plein de carburant pour ceux qui travaillent plusieurs heures de suite. Reste à voir si financièrement c’est avantageux aux regards des frais liés à ce mode de déplacement: assurance, carburant, entretien… sans oublier les éventuelles amendes.


¹ Si vous choisissez la voiture, vous ne pourrez plus faire de livraison à vélo. Sachez également que les commandes peuvent être plus volumineuses et les distances plus importantes.

❖ Comment ça marche ?

Inutile de vous rendre au siège Uber Belgique ou de participer à une réunion d’information comme ça se faisait autrefois. À l’heure des nouvelles technologies, tout se fait via smartphone. Il suffit de télécharger l’application Uber Driver et de s’inscrire. C’est très facile et plutôt intuitif. Pour ceux qui ont un peu plus de mal ou qui hésitent, aidez-vous d’un coursier expérimenté. Il faut ensuite envoyer tous les documents requis: copie de sa carte d’identité, copie de sa carte bancaire et extrait du casier judiciaire vierge. Entre la demande des documents à la maison communale et la vérification, ça prend quelques jours. Il faut encore acheter un sac isotherme (pas nécessairement celui de la marque même si c’est préférable) et le prendre en photo avec sa carte d’identité. Une fois les documents validés, vous êtes prêt à partir à la pêche aux commandes.

captures Uber Eats

Au niveau de la pratique, c’est un peu intriguant au début, mais c’est très simple d’utilisation. Après quelques courses, c’est assimilé. Vous êtes guidé par la navigation d’Uber et vous pouvez aussi choisir la navigation vocale via Google Maps. Une fois chez le client, pas besoin de regarder l’étage, les sonnettes… la plupart du temps, les gens sont avertis de votre présence et viennent à votre rencontre. L’échange est très bref, a fortiori en période de COVID. Il faut néanmoins ne pas se faire arnaquer et s’assurer que c’est la bonne personne: « Bonjour, vous avez commandé via Uber ? Votre prénom c’est… ? Voici. Bon appétit. Au revoir ». Les commandes sont toujours enregistrées avec le prénom et un numéro unique. De plus en plus de gens demandent de laisser le repas devant la porte. Il suffit alors de prendre une photo et de finaliser la livraison.

❖ Tout l’équipement est à votre charge !

À l’exception de l’application, Uber ne s’occupe de rien d’autre. Il ne vous offre pas le vélo, ni l’équipement adéquat, encore moins le smartphone, la 3G, le support téléphone, l’assurance en cas d’accident… Et c’est sans compter les petits dégâts qui peuvent survenir: le téléphone tombe, le vélo s’abîme en accrochant du mobilier urbain, le pneu crève. Pour l’anecdote, j’ai crevé trois fois en deux semaines avec mon vélo de ville. Le verre brisé ça ne pardonne pas. Depuis, j’ai opté pour des pneus dits increvables: les Schwalbe Marathon Plus. Pour vous donner une idée, les vélos électrique de location Billy utilisent ces pneumatiques ou encore les cycles de livraison à domicile de chez Pizza Hut. On trouve ces pneus facilement chez les vélocistes et notamment le point vélo de l’ASBL Cyclo Bourse qui se trouve en souterrain. Il y a un parking vélo immense, un vélowash pour décrotter les saletés du mauvais temps et un atelier pour les réparations ou l’achat de matériel.

Billy équipé avec les Marathon Plus
Billy équipé avec les Marathon Plus

L’application exige une photo du sac à dos isotherme — le fameux cube — avec votre carte d’identité apposée par-dessus. Sur le site officiel, le sac est repris à 67 euros. Ça reste cher pour ce que c’est. Soit vous avez déjà un sac isotherme adapté, neutre et sans branding. Soit vous demandez à un ami Uber de vous prêter son sac pour faire la photo et vous vous débrouillez pour avoir votre propre sac. Soit vous cherchez cet accessoire sur les sites de seconde main ou le Marketplace de Facebook. On trouve des sacs neufs pour 40 euros.  Il est volumineux mais reste léger, étanche et idéal pour le rangement des pizzas ou des grosses commandes. Ce sac aux couleurs de la marque est aussi un moyen rapide d’être facilement identifié par les restaurateurs.

La veste à l’effigie de la marque n’est pas obligatoire. Elle est vendue sur le site officiel à 70 euros (48 euros en promotion de fin d’année). À nouveau, en cherchant sur le web, on la trouve pour 25 euros en état neuf. Elle est imperméable, plutôt jolie, très confortable, visible de loin et elle permet de ranger son téléphone dans la manche.  Autrefois, Uber Belgique offrait un maillot pour les nouveaux adhérents, mais ce n’est plus d’actualité. Les produits sont créés par Urban Circus où on retrouve d’autres vêtements ou des accessoires pour les riders.

Vêtements Uber Eats

❖ Le matériel, l’uniforme et les accessoires

Le minimum requis, c’est un vélo et un sac qui tient chaud. Tout le reste est facultatif. Il est tout à fait possible de travailler avec la base mais certainement pas de manière régulière et sur le long terme. À un moment, il faudra investir un minimum sinon ça va être vite la galère. Investissez progressivement en fonction de votre rendement. Inutile d’aller chercher des marques prestigieuses, Décathlon offre un très bon rapport qualité/prix. J’ai fait une petite liste non-exhaustive de l’équipement.

— Un vélo en ordre de marche + un kit en cas de crevaison + éclairage + casque + cadenas.
— Entretien du vélo (nettoyage, réparations)
— Un sac à dos isotherme.
— Par ces temps de crise: masque obligatoire, gel hydroalcoolique.
— Une assurance vélo (en cas d’accident et contre le vol pour les vélos coûteux).
— Un téléphone avec une bonne batterie + connexion 3G + écouteurs pour le guidage GPS.
— Un support téléphone qui se détache facilement¹ + housse étanche.
— Des vêtements visibles de jour comme de nuit et imperméables pour rouler par temps de pluie.
— Des sous-vêtements respirants, surtout si vous avez un rythme sportif.

En plus de tout ça, il faut trouver un endroit sécurisé et relativement accessible pour ranger son vélo. C’est très simple pour celui qui possède un garage mais c’est pénible pour le locataire d’un immeuble au 4e étage. Vous pouvez vous inscrire sur la longue liste d’attende pour obtenir une place dans un box, mais c’est encore des sous à investir.


¹ On m’a beaucoup vanté l’efficacité de Quadlock, mais ce n’est pas la panacée ! Premièrement, il faut vérifier que votre téléphone soit compatible. Ensuite, il faut que la pièce qui va recevoir le support soit d’une largeur standard. Sur un vélo de course ça marche très bien mais pas sur une large potence d’un vélo de ville ou sur un ceintre profilé. Ensuite, la coque est tellement rigide et envahissante qu’elle fait sauter la vitre de protection. Ce qui n’est pas le cas avec n’importe quelle coque. Même constat avec un film protecteur, à fortiori plus fin, où c’est la galère pour remettre les bords du film sous le caoutchouc de la coque.

❖ Les bons plans pour trouver des courses

Depuis le confinement, les gens sont plus nombreux à faire du télétravail. Cela suppose plus de clients. Inversement, les restaurants et les bars ont fermé et c’est une source d’activité en moins, même si certains continuent à faire de l’emporté et de la livraison. La concurrence est rude au sein même d’Uber puisqu’il y a énormément de coursiers, notamment au centre-ville et à la porte de Namur. Contrairement aux taxis, il n’y a pas de numerus clausus. C’est positif pour les nouveaux arrivants mais ça raréfie l’offre. Il n’est pas rare d’attendre 40 minutes sans rien avoir à se mettre sous la dent. Si vous débutez, à vous de trouver l’emplacement des chaînes de restauration rapide qui travaillent avec Uber. Les affiliés affichent généralement le macaron des partenaires de livraison. Le plus simple est d’aller faire un tour dans l’application Uber Eats et de repérer les restaurateurs à proximité. Quelques grandes enseignes ont choisi d’avoir leur propre flotte comme c’est le cas de Pizza Hut ou Domino’s Pizza.

Le créneau horaire est déterminant. Dans la mesure où les gens se restaurent vers midi, les commandes sont plus nombreuses entre midi et 14h. Le soir c’est entre 18h et 22h. Évidemment, le nombre de coursiers suit la tendance et du coup l’opportunité d’être appelé s’équilibre. Exceptés ces deux créneaux, les clients peuvent commander à n’importe quel moment et pas forcément des plats à grignoter dans l’immédiat. Cela peut être du pain, des pâtisseries, des provisions du Carrefour… D’après mon expérience, le vendredi soir est le meilleur jour pour faire du chiffre. Les gens sont épuisés de leur semaine et choisissent de se faire plaisir en se faisant livrer à domicile.

La demande est plus forte à l’automne et l’hiver. C’est agréable de rester au chaud à déguster une pizza cuite au feu de bois livrée er en quelques minutes. Inversement, le nombre de coursiers diminue. Les conditions climatiques influencent fortement la présence des deux-roues. Dès qu’il pleut ou que le froid commence à pointer son nez, les effectifs se réduisent fortement. Attendre 40 minutes dans le froid ou rouler sous la pluie dans un trafic routier saturé, c’est loin d’être évident. Pour parer à ce phénomène, il faut un équipement adapté (et donc encore investir). Idéalement, les responsables pourraient offrir une prime pour encourager ces coursiers à rouler dans des conditions climatiques pénibles. Ca se faisait avant mais comme toujours ces avantages ont été supprimés.

Enfin, j’ai remarqué qu’il vaut mieux ne pas se coller au restaurant mais plutôt d’être à proximité. On a plus de chance d’avoir la course dans un rayon de 50 mètres que collé à la vitre. D’ailleurs, aux endroits très forts sollicités, les coursiers se regroupent aux alentours.

coursiers, Mac Do
coursiers en face du Mac Do (porte de Namur)

❖ Les appréciations: pouce vers le haut, vers le bas

Au commencement, le livreur n’a aucune note globale. Normal, il vient de commencer. Après 10 notations (pouce donné par un client ou un restaurateur), la note apparaît. En général, si vous avez fait votre travail correctement et que la commande est arrivée sans encombre, vous recevez 100 % de satisfaction. Pour diverses raisons, ce pourcentage peut baisser. Le livreur n’est pas toujours la cause du mécontentement. Par exemple, le coursier est au restaurant et demande la commande. Elle n’est pas prête. Il peut le signaler dans l’appli, mais ça ne change pas grand-chose. Le client, lui, s’impatiente. Mécontent, il peut avoir tendance à mettre la faute sur le livreur et le pénaliser.

Autre cas vécu: la boisson se renverse à cause du mauvais emballage et le cahot de la route. À nouveau, c’est le coursier qui va en faire les frais et se prendre une mauvaise appréciation alors qu’il ne peut pas voir comment sont disposées les boissons dans l’emballage. Autre exemple: le client a encodé la mauvaise adresse. L’erreur vient de sa part mais ça ne l’empêchera pas de mal noter le livreur.

À partir de 90 %, Uber envoie une alerte pour mettre en garde le livreur. En dessous de 90 %, le compte est suspendu voire supprimé. Il est possible de remonter sa côte, mais le prix à payer est démesuré. Pour rendre sans effet un pouce vers le bas, il faut 100 pouces consécutifs vers le haut ! On parle bien de 100 évaluations, pas de livraisons. De plus, les clients ne prennent pas toujours le temps ou n’ont pas conscience de l’importance de noter le coursier. Il faut donc inciter le client à donner son avis: « Si vous êtes satisfait de la livraison, n’hésitez pas à mettre un pouce vers le haut. Cela m’aide beaucoup. »

Avec Uber c’est simple: si tout se passe comme prévu, vous ne serez ni avantagé, ni récompensé (ou très rarement). Vous êtes un numéro parmi d’autres. En revanche, dès qu’il arrive le moindre souci, vous recevez un avertissement. Je prends un exemple concret qui m’est arrivé. J’attends 20 minutes devant le Green Mango. Je ne vois pas que mon pneu se dégonfle à la suite d’une crevaison. J’accepte la commande. Au moment de repartir, je dois annuler la livraison. Le système renvoie alors le menu à un autre coursier. J’essaye de joindre l’aide mais personne ne répond. Et ce n’est pas un cas isolé, tous les utilisateurs vous diront que l’aide téléphonique est injoignable. Résultat, impossible d’expliquer la raison. En fin de compte, j’ai reçu mon premier avertissement.

❖ Côté client, comment ça se passe ?

Je suis sans doute de la vieille école, mais j’ai pour habitude de me déplacer jusqu’à mon lieu de restauration plutôt que de me faire livrer. Je me suis quand même demandé comment ça se passait côté client. J’ai installé l’application Uber Eats et le système m’a directement logué avec mes identifiants de coursier. J’ai passé commande dans un fast-food.  Il n’y a pas de minimum pour se faire livrer. Vous pouvez commander un simple hamburger à 2,15 euros si ça vous chante. En revanche, le prix de la course de 4,95 € est toujours dû. Cela signifie qu’il est plus avantageux de passer une grande commande ou de regrouper plusieurs petites commandes.

Très vite, le système vous avertit que le restaurant prend en charge la commande. Aussitôt, un livreur des environs est désigné. Vous voyez apparaître une carte avec un vélo et le nom du livreur. Le profil de ce dernier est accessible facilement. On y voit depuis quand il a commencé son activité, le nombre de livraisons, sa notation globale, sa photo et son mode de transport. Le plus amusant est de voir en temps réel le déplacement du cycliste et le trajet proposé par le guidage GPS d’Uber. Une minute avant l’arrivée de Mina, l’appli vous envoie une alerte. Une autre sonnerie quand elle est arrivée à bon port. Et pour la petite anecdote, j’ai été très surpris de me retrouver face à un homme en scooter.

captures, commande sur l'application Uber Eats

Sans trop de surprise, le géant de la livraison se prend une commission. Selon les restaurateurs, elle varie entre 20 et 30 %. Les grandes marques de fast-food comme MacDo, Quick, Burger King ont choisit de ne pas afficher les prix sur leur site internet. Sans doute pour éviter au client de comparer. Les tarifs des articles à emporter sont affichés uniquement sur place. Par exemple, au Burger King De Brouckère, vous allez payer +0,20 € pour un double cheese et +1,30 € pour le menu Ultimate bacon king. Et c’est sans compter le petit pourboire pour le livreur. Se faire livrer à domicile, c’est confortable mais ce n’est pas du tout économique.

tarifs des hamburgers, Burger King (De Brouckère)

❖ Le pourboire; c’est le client qui trinque

L’entreprise de livraison se fait une marge sur chaque commande. C’est normal, elle rend un service et compte bien se faire payer. On pourrait imaginer un système de récompense octroyé aux cyclistes selon divers critères. Chez Uber, ils ont inversé le principe: c’est le client final qui récompense le livreur ! Lors de sa commande, l’appli lui force un peu la main en lui proposant de laisser un pourboire. Ainsi, la société compte sur la générosité des clients plutôt que de piocher dans ses bénéfices. Pour rappel, Ubert interdit les transactions de la main à la main. On ose espérer que ce geste de gratitude ne sera pas récupéré par la firme américaine comme ça été le cas à Genève (cf. « À Genève, les livreurs Uber Eats ne reçoivent plus leurs pourboires »).

❖ Comment se fait l’attribution d’une course ?

Ce sont des algorithmes qui gèrent tout ça. Le premier critère connu est la distance du livreur par rapport au restaurant. Il est clair que le système ne va pas faire venir un cycliste qui se trouve à 20 minutes alors qu’il y en a un à 2 pas de l’établissement. La question se pose lorsqu’un grand nombre de coursiers se retrouvent agglutinés près d’un restaurateur ou une grande chaîne de fast-food. Vu le fort rendement de ces enseignes, chacun espère avoir une commande. Il m’est déjà arrivé de passer devant un MacDo et de recevoir une course alors que d’autres attendent depuis 50 minutes ! Uber ne communique pas sur les algorithmes et prétend qu’il y a une partie aléatoire. Dans ces conditions, on ne peut que spéculer sur les critères pris en compte comme l’ancienneté (les nouveaux reçoivent plus facilement une course), le nombre de courses effectuées sur la journée, la note globale du coursier, etc.

Certains livreurs expérimentés prétendent qu’il faut attendre aux endroits où il y a beaucoup de livreurs. D’autres connaissent les spots rentables et se font un petit parcours pour ne pas rester à attendre dans le vent. Le mieux est d’habiter proche d’une zone commerçante: on reste à domicile et on travaille à la commande.

❖ Peut-on refuser une course ?

Refuser une course peut-il avoir un impact sur la note globale du livreur ? C’est une question récurrente chez les nouveaux. Heureusement, le coursier peut toujours refuser une proposition sans avoir à se justifier. Je ne parle pas d’annuler une commande en cours, mais de refuser la suggestion. Elle n’entraîne aucune pénalité. On peut la skipper ou attendre la fin du compte à rebours¹. C’est plutôt rassurant car certaines chaînes de fast-food ou de restaurants avec peu de clientèle ont une très mauvaise gestion des commandes. Le temps de préparation est très long et mal organisé. Les clients sur place sont favorisés au détriment des partenariats avec les sociétés de livraison. Avec un peu d’expérience, on finit par identifier les restaurateurs à éviter.

Si vous ne voulez pas refuser une course, il suffit de laisser le décompte tourner jusqu’à la fin. La commande est alors transférée à un autre coursier. Beaucoup de cyclistes se mettent des limites en termes de distance: à quoi bon accepter une course de 30 minutes (+ 30 minutes pour revenir) puisque le tarif est toujours le même. Aussi, plus le temps est long, plus le repas se refroidit et moins il y a de chance d’avoir un pourboire. Et comme vous êtes à vélo, c’est de l’énergie gaspillée.


¹ À ce jour, le seul impact négatif concerne les challenges et les bonus. Ils sont tellement rares et pratiquement infaisables à vélo, que ça reste dérisoire. En revanche, Uber attribue un taux d’acceptation à chaque livreur. À voir si le géant américain ne s’en servira pas pour contrer le refus des courses éloignées.

❖ Sécurité routière: prudence et anticipation

Je ne peux pas parler des coursiers à vélo sans parler de sécurité routière. Il faut bien comprendre une chose: lorsqu’on paye un coursier à la pièce, il va inévitablement essayer de rentabiliser ce temps. Cela permet d’effectuer plus de commandes et donc de gagner plus d’argent. Accessoirement, le client attend moins son repas encore chaud. Il est alors plus enclin à laisser un pourboire ou à mettre une évaluation positive. Et quand on décide de viser la rentabilité à vélo, ça augmente la prise de risque. On se faufile entre les files de voitures, on grille des feux rouges, on prend des sens interdits, on roule sur les trottoirs sur une chaussée fermée à la circulation ou en pavés, etc. Sans compter la fatigue qui se fait sentir au fil des heures. Elle diminiue la vigileance et augumente le risque d’accident. De surcroit, l’absence de plaque d’identification et la relative tolérance des policiers à l’égard des coursiers encourage ces mauvais comportements.

L’autre danger concerne l’attention portée sur son smartphone à respecter son itinéraire GPS plutôt que sur la route. Cest technologies sont formidables mais elles monopolisent l’attention du conducteur. Beaucoup préfèrent visualiser la trajectoire plutôt que d’être guidé vocalement. À force de regarder son téléphone, le risque de collision est plus grand. Le phénomène est amplifié avec ceux qui glissent leur portable dans un brassard.

Et la visibilité des vélos, on en parle ? Ces jeunes sportifs pensent que l’éclairage public suffit pour être vu. Ils oublient qu’il s’agit avant tout de les distinguer clairement et rapidement par les autres usagers et notamment les voitures. Le minimum est une loupiote blanche à l’avant et une autre rouge à l’arrière. Le mieux est sans nul doute une lampe LED blanche qui éclaire une large partie de la route. Ça permet de déjouer pas mal de pièges (trous, débris, rails de tram) surtout quand on ne connaît pas les lieux. À l’arrière, on trouve des éclairages rouges suffisamment puissants pour être vus de loin. Les vêtements avec des bandes rétroréfléchissantes font vraiment la différence.

En ville, plus qu’ailleurs, il faut du sang-froid et de l’anticipation pour être coursier. Sans ça, je ne donne pas cher de votre peau. La route ne vous appartient pas, elle se partage. Forcément, il y a tous les profils de conducteurs: les nerveux, les prudents, les anxieux, les étourdis, les sans-gêne, les rageux… Votre objectif n’est pas de pester sur ceux qui vous ralentissent, vous causent une gêne ou vous mettent carrément en danger (tourne à droite sans regarder dans l’angle mort, emportièrage), mais de trouver une issue favorable pour arriver à bon port sans encombre. Oubliez les prises de tête ! Gardez votre énergie pour arriver à bon port et ces moments délicats seront vite oubliés.

❖ Les avantages et les inconvénients

Le bouche-à-oreille et l’automatisation du processus permettent à Uber d’engager des clients sans avoir à les recruter. Le statut de P2P permet à l’entreprise de s’affranchir de tous les frais liés aux besoins de la tâche. L’absence de contrat donne la totale liberté de suspendre ou de supprimer un travailleur sans devoir rendre des comptes. Vous avez un accident ? ce sera pour votre pomme. Enfin, alors que l’absentéisme frappe de nombreux secteurs, les coursiers sont payés à la pièce, à savoir uniquement quand ils fournissent un rendement. Bienvenue dans le monde de l’ubérisation.

Points positifs

— Pas de paperasse administrative longue et compliquée.
— Aucune discrimination à l’embauche, seuls les documents comptent.
— L’application est intuitive même s’il y a parfois des bugs.
— Revenus complémentaires jusqu’à 528 euros par mois.
— Payements automatisés tous les lundis ou au choix.
— Le client peut verser un pourboire (souvent faible et occasionnel).
Grande autonomie: on travaille/arrête quand ça nous chante.
— On travaille à son compte sans avoir un patron à vos basques.
— Rouler en vélo et être payé, c’est le pied pour celui qui aime ça.

Points négatifs

— Précarité de l’activité: le partenariat peut être modifié ou rompu à tout moment.
— Soumission à la politique tarifaire.
— Aucune aide en cas de maladie ou d’incapacité.
— Quasi tous les frais sont à charge du coursier : vélo, téléphone, internet, sac à dos…
— Aucune assurance n’est prise en charge (vol du vélo, accident en tort).
Les temps morts sont fréquents et ne sont pas payés.
— Le temps pour se rendre au resto n’est pas compté ni le retour de la course.
— L’assistance téléphonique est quasi injoignable.
— Les jours fériés ne sont pas mieux payés, pas de prime de mauvais temps…

e-mail Uber à ses coursiers
aucun avantage les jours fériés

Périodiquement, Uber annonce des restrictions ou des changements dans les conditions de travail avec ses partenaires. La plupart du temps, c’est au détriment des livreurs. J’ai évoqué la nouvelle imposition à 10%, on peut parler du retrait de la prime de mauvais temps, la tarification au kilomètre, la suspension des bonus, etc. À Genève, Uber ne reverse plus aux livreurs les pourboires laissés via l’application pour une raison de rentabilité (source: RTS.ch). Dernière cocasserie en janvier 2021, l’enseigne – installée aux Pays-Bas (cf. Conditions générales) — fait savoir que des frais supplémentaires peuvent être ponctionnés sur les revenus.

Les paiements Uber Eats étant effectués depuis un compte basé au Royaume-Uni, nous avons des raisons de croire que votre banque a potentiellement mis en place des frais supplémentaires, à hauteur de 15€-20€ par paiement. Uber.com

À cela s’ajoute le manque d’humanisation entre la société et le livreur, mais aussi entre le coursier et le restaurateur. Période de COVID oblige, les contacts avec les clients sont limités au strict minimum. Le coursier n’est qu’un numéro tout comme le consommateur estampillé avec un numéro de référence. On peut attendre 20 minutes dans le froid sans recevoir un «bonsoir». On peut se donner à fond sous une pluie battante et ne pas recevoir le moindre mot ou un geste d’empathie de la part du client. Chacun gère ses frustrations, chacun se démerde avec ses commandes. C’est le monde de la débrouille.

❖ Conclusion

Uber Eats est intéressant si vous êtes déjà équipé, que vous aimez la bicyclette et que vous exercez cette activité en complément d’un temps plein. C’est également un moyen rapide de se faire un peu d’argent pour les étudiants. Pour d’autres, comme les sans-papiers qui louent des comptes d’autres coursiers, c’est leur seule source de revenus. Ils s’épuisent à la tâche, dépendent de la bonne volonté du propriétaire du compte et n’ont aucun droit. Sans compter les loueurs qui disparaissent dans la nature sans rétribuer le travailleur et après avoir bien profité de son travail.

On trouve des vidéos où les youtubeurs annoncent gagner des milles et des cents. Il faut être très prudent. Si le métier était si rentable ça se saurait. C’est souvent du putaclic pour gagner des vues. On vous présente que les bons côtés sans mettre les chiffres en perspectives avec les contraintes: temps d’occupation (temps d’attente + temps de livraison + temps de retour), amortissement des frais, vigilance sur les routes, fatigue des trajets, conditions de travail, faible tarif des courses longues, insécurité dans des endroits glauques… C’est loin d’être la poule aux œufs d’or. Si on rapporte les frais et le temps en ligne avec les gains engendrés, le tarif horaire reste assez faible pour ne pas dire minable: environ 5 euros de l’heure pour un cycliste musculaire.