Le chemin pour devenir moniteur est une longue traversée. De nombreuses heures à potasser les articles du Code de la route, à s’initier au vocabulaire parfois déroutant, à décortiquer les interdictions et à déjouer les pièges tant prisés par les auteurs des questions d’examen. C’est aussi un travail sur soi pour ne plus utiliser les expressions populaires mais pour se modeler à la terminologie officielle. Ce jargon sert avant tout à être précis dans les appellations, mais on verra qu’il complexifie pas mal les choses et pas toujours au profit de la cohérence. Petit tour d’horizon de ce qu’un moniteur – a plus forte raison un moniteur de théorie – a dû endurer avant de donner cours.

Le Code de la route, comme toute réglementation, ça casse la tête surtout de nos chères têtes blondes déjà fort occupées avec leur cours de biologie. Pourtant, les ouvrages disponibles dans le commerce servent à vulgariser – dans la mesure du possible – l’arrêté royal. Ce document originel est écrit par des juristes. Ceci explique cela me direz-vous. Allez faire un tour dans les définitions de l’article 2 où on définit des expressions simplement par la présence d’un panneau, pardon d’un signal ! Eh oui, une autoroute c’est… ce qui se situe entre deux signaux routiers. Apprenez à devenir un moniteur 2.0 ou plutôt un instructeur à la conduite.

Périphrase, circonvolution et ellipse

La périphrase consiste à énoncer une chose en utilisant un ensemble de mots alors qu’on pourrait faire simple.  Ainsi, allumer successivement et rapidement ses feux de route n’est autre qu’un appel de phare. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué. La circonvolution c’est le fait d’employer beaucoup de mots pour au final énoncer une idée ordinaire. C’est souvent employé à l’écrit pour éviter les répétitions. Évidemment, le Code de la route se gardera bien de ses considérations littéraires.

Je me souviens d’un formateur qui mettait facilement zéro lors des interrogations orales. Il fallait reprendre mot pour mot le texte de loi. Il avait en partie raison. Prenons un exemple. Dans les catégories de véhicules, tout le monde saisi ce qu’est un “camion”. C’est un mot générique dans lequel on peut trouver beaucoup de gabarits. On trouve les plus de 3,5 tonnes, les plus de 7 tonnes, les véhicules tracteurs, la remorque, les trains de véhicules, etc. Il faut donc préciser si nécessaire. Par exemple, un E9c autorise le stationnement entre autre pour les camions. Pas besoin de préciser davantage. En revanche, un C39 spécifie que l’interdiction de dépasser vaut pour les “conducteurs de véhicules ou trains de véhicules affectés au transport de choses, dont la masse maximale autorisée dépasse 3.500 kg”. Il n’en demeure pas moins que dans le langage courant, il est répandu de faire des ellipses pour simplifier le propos. Dire que l’accès est interdit aux “motocyclettes” plutôt qu’aux “conducteurs de motocyclettes” n’est pas litigieux. On comprend bien que les motos seules ne circulent pas d’elles-mêmes… du moins pas encore en 2019.

Un vocabulaire à part

Je vous épargne les sigles même si ça fait toujours son petit effet dans une conversation du samedi soir. L’instructeur a appris à distinguer les innombrables véhicules et leur donner une appellation précise. Le cyclomoteur a remplacé la “mobylette” ou le “vélomoteur”. Le “quad” est devenu un quadricycle à moteur. Le mono ne sourit plus en disant tricycle car il sait désormais que ce n’est pas seulement un vélo pour enfant. C’est aussi un cycle à trois roues, un cyclomoteur à trois roues ou un tricycle à moteur (+ de 45 km/h). Lors de sa formation, il a découvert qu’un tracteur (camion) n’est pas un tracteur agricole avec ses grosses roues arrière, même avec un timon ou un triangle tronqué. Le spécialiste roulage fait la différence entre des bandages pneumatiques et semi-pneumatiques, sans aucune utilité pour la plupart d’entre nous. Il classe désormais la trottinette, le Segway ou encore le fauteuil roulant dans les engins de déplacement.

Des vieilleries et du modernisme

De temps en temps, le Code de la route se met à jour et ose l’innovation. J’en veux pour preuve les signaux F63 (station-service: essence et diesel, LPG, CNG, LNG, H2, électricité) ou les zones de basses émissions. Mais le mono a compris depuis belle lurette que la réglementation c’est aussi vachement dépassé et il aura du mal à convaincre son auditoire. Allez savoir pourquoi on parle encore de la gendarmerie alors qu’elle a été dissoute il y a près de 20 ! Sans compter les archaïsmes comme le trolleybus, le chemin de halage, les animaux attelés, les charrettes à bras, le triqueballe… à l’aube de la voiture autonome. Tout cela ne fait pas le poids face aux aéronefs repris à l’article 48 des lois coordonnées.

Un ‘arrêté royal’ c’est plus classe que le ‘Code de la route’

Alors que tout le monde comprend ce qu’est le Code de la route, le Moniteur belge fait référence à l’arrêté royal portant règlement général sur la police de la circulation routière et de l’usage de la voie publique. Ouf, on peut respirer ! Les moins aventuriers pourront toujours faire référence à l’arrêté royal du 01/12/75. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué. La route en palier remplace l’expression basique d’un “sol plat sans dénivelé”. Le “klaxon” ou la “sonnette” est un avertisseur sonore, et devient un avertisseur sonore spécial pour la sirène des véhicules prioritaires. L’airbag se francise et devient un coussin de sécurité frontal (art. 35.1.1). Le “rétroviseur” s’allonge en miroir rétroviseur. La “poussette” est traduit par voiture d’enfant et la “chaise roulante” par voiture de malade¹. Le “gilet fluo” se convertit en veste de sécurité rétroréfléchissante alors que les manches est un élément intrinsèque d’une veste. À noter que les Français parlent de ‘gilet haute visibilité’. Autre paradoxe, celui du disque de stationnement qui n’est pas rond mais rectangulaire. Les “transports en commun” sont des véhicules des services réguliers de transport en commun. Avouez que ça force le respect. Sans parler de la “bande bus” évocatrice pour tout le monde mais jamais reprise telle quelle dans la documentation. On y trouve encore des expressions propres à notre langue française, comme le trajet à faire de conserve. Un synonyme à la locution ‘de concert’, c’est-à-dire un bout de chemin à faire ensemble.

¹ Corrigé avec l’arrêté royal publié au Moniteur belge en juillet 2016.

Crocodile en approche

Un élève sans permis comprendra aisément que les “dents de crocodile” et même celles des requins ne se trouvent pas dans les eaux douces mais fait référence à la ligne transversale constituées par des triangles blancs. Même chose pour l’expression populaire “bande des pneus crevés” pour faire référence à bande d’arrêt d’urgence. La voie sans issue est encore appelée vulgairement “cul-de-sac”. Et si l’envie vient au moniteur de parler du responsable de l’entretien des routes, il parlera des services voyers ou du Code du gestionnaire pour se référer au guide des bonnes pratiques en la matière. Ou alors fait-il référence à Nous, à savoir Sa Majesté le Roi ou plutôt des directives européennes ou encore les autorités compétentes (Régions en ce qui concerne les matières régionalisées).

Le gendarme, on préfère le voir couché

Autre sujet de discussion source de cafouillage; le ralentisseur. À moins que ça soit le dos-d’âne ? le cassis ? le casse-vitesse alors ? le gendarme couché ? Heureusement, d’autres expressions restent intactes sans subir de torsions lexicales. Longue vie au passage pour piétons aussi appelé “passage zébré” (zebra crossing en anglais), ou encore “passage cloutés” ou “clous” pour les plus anciens (traverser dans les clous).

Lumière sur les phares

La matière consacrée aux “phares” est un vrai petit régal pour le formateur contraint de reprendre ses élèves. Dans le monde des formateurs, ils deviennent des feux. Et pas n’importe lesquels. Il dira feux de croisement pour les “phares normaux”. Le législateur ne s’est pas foulé pour désigner les feux de route qu’on appelle communément “grands phares” et bien plus explicite. D’ailleurs, on ne sait pas pourquoi ils n’ont pas suivi la version néerlandophone et leur “grootlichten” (grands feux). Parfois le moniteur trouve un malin plaisir à rappeler que les “feux antibrouillard” qu’on retrouve dans le dictionnaire, sont des feux de brouillard aux yeux de la loi. L’automobiliste en train de faire un “appel de phare” est un conducteur qui allume et éteint successivement et rapidement ses feux de route. Les “clignotants” deviennent des feux indicateurs de direction. Les “warnings”, ou “feux de détresse”, sont repris dans l’emploi simultané de tous les indicateurs de direction. On peut se demander s’il est très judicieux de les appeler “quatre clignotants” dans la mesure où ils fonctionnent par pair. Enfin, les voyants lumineux rouges arrières visibles lors du freinage (à l’aide du frein de service) sont les feux-stop plus intenses que les feux rouges arrières visibles lors de l’utilisation des feux de croisement par exemple. Je vous épargne les feux d’encombrement ou les feux chercheurs. Et s’il y a bien un domaine d’évolution, ce sont les feux. Jadis, les feux halogènes éclairaient en “blanc” c’est-à-dire sans coloration mais aussi en jaune. Le Code a gardé cette couleur pour l’avant alors qu’on est passé par les feux Xénon, Led et Laser. À ne pas confondre avec le jaune-orange des feux clignotants des dépanneuses, tracteurs agricoles… Quand je vous dis qu’on finit par s’y perdre !

Et puis, il y a “feu” et “feu”. Ne confondez pas les précédents avec les “feux de signalisation”. Ceux que le quidam appelle “feu rouge” qu’il soit rouge, vert ou orange d’ailleurs. Aux yeux du Code, ils appartiennent à la catégorie des signaux lumineux de circulation. Heureusement, on y trouve un feu rouge, un feu jaune-orange (vous-y voyez du jaune vous ?!) et un feu vert. Il est toutefois étrange d’avoir un “signal” pour un dispositif lumineux alors que ce mot est déjà utilisé dans les “panneaux” routiers. Et ce terme refait surface dans la signalisation lumineuse réservée aux trams; signaux lumineux spéciaux destinés à régler la circulation des véhicules des services réguliers de transport en commun. Et pour vous embrouiller un peu plus, on parle à nouveau des “feux” pour la signalisation lumineuse des trains; des feux rouges clignotants et un feu blanc lunaire. Bonjour la cohérence !

Appelons un chat un chat

L’instructeur de théorie c’est aussi celui qui “pinaille” sur des (soit disant) futilités. Il est le seul à faire la différence entre des termes en apparence identique.

  • piste cyclablebande cyclable suggéréerue cyclable
  • véhicule à l’arrêtvéhicule arrêtévéhicule immobilisévéhicule rangé (arrêté ou en stationnement, cf. art. 23)
  • signalpanneau
  • état d’ivresseimprégnation alcoolique
  • retrait de permis de conduireremise du permis de conduire
  • bicyclettecycle
  • entrée de garageentrée carrossable
  • horodateurparcomètre
  • site spécial franchissablesite propre
  • bande de circulationfile
  • injonctionordre
  • large ligne blanche continueligne blanche continue

D’autres mots et expressions

Mais le formateur n’en reste pas là. Il parle d’auto|bus, d’auto|car, de cyclo|moteur, de moto|cyclette et autres bicyclettes en faisant bien la distinction entre le conducteur et l’engin. Il connaît d’autres mots incongrus en-dehors de sa bible: voiture ventouse, croisement à l’indonésienne, croisement à l’américaine, trike, tourne-à-droite, va-tout-droit, coussin berlinois… On pourrait encore aller du côté du gestionnaire de voirie et son lexique imagé: demi-lune, yeux de chats, sucette, oreille de trottoir, peigne… La justesse des mots. Toujours les mots.

Non peut-être !

Je ne peux pas terminer cette note sans parler des belgicismes et autres pratiques bien de chez nous: le trottoir traversant, le conducteur fantôme, le principe de la tirette, les cyclomoteurs classe A et B, le permis AM (valable uniquement chez nous), la berme centrale (terre-plein), les engins de déplacement, la filière libre, le Bob, le cuistax, le clignoteur (à la place de “clignotant”) et tout récemment le speed pedelec.

Mise à jour 13/08/15: L’IBSR souhaite une simplification du Code de la route en repartant d’une page blanche. Rappelons qu’en 2007, un groupe de travail avait initié un Code simplifié, mais n’avait finalement pas abouti. Pour certains, la réalisation d’un tel projet demande du temps pour un travail en profondeur. Un simple lifting de façade en changeant le champ lexical est une chose, une réécriture en profondeur des droits et obligations des usagers de la route en est une autre et une législature ne suffirait pas. Pour d’autres, ce sont des conflits d’intérêts des différents lobbys. «Le groupe [de travail] s’est englué dans d’interminables débats sur des concepts et les points de vue des différents groupes d’intérêt (associations de cyclistes, de piétons, automobilistes, etc.).» (VAB)