Contrairement à ce que l’on peut penser, la signification d’un pictogramme n’est pas une évidence. Il existe parfois un fossé entre l’interprétation faite par des personnes et le message censé être véhicule par le créateur. Alors que son but est de transmettre rapidement un message aussi bien à un Français qu’un Américain ou un Chinois, de nombreux facteurs influencent sa bonne compréhension. Le point de départ d’une harmonisation de tous ces panneaux remonte à la Convention de Vienne de 1968 sur la signalisation routière (cf. PDF). Rien d’obligatoire et chaque pays est libre de suivre les recommandations, de ne pas le faire ou de les transformer à sa guise.

❖ Des pictogrammes (in)temporels

Faut-il adapter le pictogramme des signaux routiers à son époque ? Question intéressante. Moi-même j’ai été le premier à en critiquer quelques-uns et les qualifier d’archaïsmes du Code de la route. C’est vrai, à les regarder de plus près, on se dit que le manuel théorique est resté figé dans le temps et qu’il mérite d’être dépoussiéré. Prenez l’interdiction des charrettes à bras (C17). Vous en voyez beaucoup des vendeurs ambulants de ce type ? Autre exemple, le passage pour piétons (A21) symbolisé par un homme circulant entre des clous. Dans un pays comme l’Angleterre, on y verrait pas d’inconvénients mais en Belgique tous nos passages pour piétons sont peints de long en large. Nos voisins français ont adoptés une version plus actuelle. Ces deux visuels sont repris depuis la Convention de Vienne.

Signal du passage pour piétons belge et français

À noter qu’un nouveau signal très proche de la version française a failli voir le jour à l’été 2012 avec l’annonce d’un nouveau Code de la route proposé par le secrétaire d’État à la Mobilité E. Schouppe.

❖ Un dessin simplifié

Ce n’est jamais simple de représenter un concept en quelques traits. Tout comme un logo monochrome, le pictogramme est une représentation schématique ou symbolique d’un objet, de la configuration d’un lieu, d’un usager. Il doit être évocateur au premier regard. La chose n’est pas aisée et il n’y a aucune garantie de résultat. D’ailleurs, à leur création, ces pictogrammes ne sont soumis à aucun test utilisateur. Et on est parfois très surpris des variétés d’interprétations quand des tests sont imposés. Le plus bel exemple est l’examen du permis de conduire théorique. Un des panneaux le plus problématique est celui du ralentisseur (A14). Il est représenté par une forme dont on ne sait pas trop ce qu’elle représente. C’est en réalité une vue de coupe d’un type de ralentisseur. Je me suis amusé à le réinventé. Le symbole du cassis et du dos d’âne (A13) n’est pas plus explicite. Que peut bien représenter ces deux bosses ? Il s’agit d’une vue de profil d’un dos d’âne suivi d’un cassis et d’un autre dos d’âne. Et tout ça pour dire que la route est détériorée.

signal routier dos d'âne, dispositif surélevé

Ces exemples montrent que l’apprentissage des panneaux n’est pas que déduction. Certains sont tellement connus (C1, sens interdit) que tout le monde connaît sa signification. Pour d’autres, le symbole est suffisamment bien fait pour associer une idée. Certains sont hasardeux et peinent à entrer dans la mémoire collective. D’où l’importance d’apprendre ses panneaux car ils regorgent de pièges.

❖ Des pictogrammes archaïques ?

Les pictogrammes de la voiture (C5, C35), du bus (E9d), du poids lourds (C39, F107) sont très épurés et c’est sans doute ce qui fait leur intemporalité puisqu’ils se trouvent repris depuis la Convention de Vienne de 1968. En revanche, on peut se poser la question de la représentation de la motocyclette (C7, E9i) dont l’apparence ressemble à un véhicule de la seconde guerre mondiale. On ne comprend pas non plus pourquoi ce pictogramme est orienté à droite alors que tous les autres le sont à gauche.

Signal moto amélioré

Même critique pour le signal du passage à niveau (A43) représenté par une locomotive à vapeur. Ce symbole a le mérite d’être compris de tous même si sa période de gloire date des années 50. Depuis, certains progrès considérables ont été accomplis. Néanmoins, la grosse majorité des pays européens ont gardé ce pictogramme (cf. Comparaison signaux européens). Seuls l’Allemagne, le Luxembourg et la Slovaquie se distinguent avec un train plus contemporain. À droite, j’ai repris l’icône tirée de l’organisme international de normalisation (ISO 7001 – PI TF 002) et je l’ai inséré dans un signal de danger. Le train allemand est certainement le plus esthétique mais est-il le plus explicite ?

signal de danger; train

 

Le signal du ‘passage à niveau avec barrières’ (A41) est représenté par le pictogramme d’une palissade faite de planches. On est loin d’y voir une ressemblance avec le passage à niveau protégé.

Passage à niveau avec barrières

Le tram est un autre phénomène intéressant. En 1869, le premier tramway bruxellois est tiré par des chevaux. Il ne cessera d’évoluer en quelques décennies seulement. Aujourd’hui encore, la capitale permet de voyager dans les bons vieux 7000. Tout le monde se souvient de ces atroces trams jaunes et bleus dont la largeur des portes ne laissait aucune chance aux poussettes ou aux personnes corpulentes. Le T2000 étaient censé redonné un nouveau souffle, sans succès. Il a fallu attendre la flotte Bombardier pour voir apparaître des engins au design innovant, plus confortables, silencieux, spacieux et avec un plancher proche du sol. Tout ce beau petit monde ferré circule de nos jours pour le plus grand plaisir des voyageurs. D’autres villes européennes offrent des trams encore plus futuristes sans parler de la Russie avec son prochain R1 (Russia One). Pas simple de choisir un pictogramme universel parmi tant de diversité.

Au niveau du stationnement, on peut épingler le pictogramme représentant la zone bleue ou un espace où le stationnement est limité dans la durée. En 2003 sortait le nouveau disque de stationnement européen. Plus rectangulaire que son aîné, on ne retrouve plus qu’une seul fenêtre sur son recto. Fallait-il vraiment adapter le pictogramme pour la nouvelle version ? J’en suis vraiment pas certain. La plupart des personnes comprennent aisément de quoi il s’agit. Je suis prêt à parier que d’aucuns n’ont même pas remarqué ce changement sur la signalisation. Et pourtant, la réglementation impose aux communes de les changer pour 2018. De l’argent et du temps perdu.

Pictogrammes du disque de stationnement

Concernant le stationnement payant, aucun signal ne spécifie une telle zone. On trouve l’inscription en toutes lettres: ‘PAYANT’. Certaines communes font le choix d’un panneau représentant une main glissant une pièce d’euro dans une fente mais ce ne sont pas des signaux officiels. En France, on trouve la représentation d’un parcomètre… emblème des temps passés par excellence car ce système de payement individuel a été remplacé par des horodateurs.

Signaux français relatifs au stationnement

Et que penser de ce pictogramme, extrait d’un téléphone des années vingt ? Complètement dépassé alors que 98 % de la population possède un GSM. Tout le pays s’est débarrassé des cabines téléphoniques publiques en 2016. Même les bornes de secours sur autoroutes ne disposent plus du combiné mais d’un unique bouton d’appel. Le seul endroit où on retrouve cet ancêtre reste les bornes dans les tunnels. Malgré son look rétro, il reste néanmoins suffisamment explicite.

Signal du téléphone

La référence à d’anciens modèles se trouvent dans notre quotidien et on s’en accommode fort bien. Tout le monde comprend à quoi correspond le pictogramme du klaxon présent sur le volant alors qu’il représente un instrument oublié… un clairon. Et à ma connaissance un clairon ne produit pas le même son. L’idée est donc de représenter un élément producteur d’une sonorité et qui se rapproche du klaxon. Et même si on n’a jamais soufflé dans cet instrument à vent, on n’a tous vu un jour ou l’autre à quoi il servait.

❖ Simples et pas toujours représentatifs

Un détail concerne le signal de la bande bus (F17) et du site spécial franchissable (F18). Tous les deux présentent un marquage verticale et une inscription verticale. Or, dans la pratique, le gestionnaire doit imprimer ces inscriptions à l’horizontale. On trouve une version à l’horizontale mais uniquement pour les arrêts de bus.

Signaux bande bus et site spécial franchissable

Parfois, le pictogramme est le résultat d’une sélection. Par sa forme, il est inévitablement réducteur afin de le rendre simple et efficace. Le signal de stationnement avec le pictogramme d’une voiture (E9b) autorise aussi les motos et des minibus bien qu’ils ne soient pas représentés. Seule la catégorie principale est retenue. Un autre exemple, souvent moqué, est le signal de danger représenté par le saut d’une biche (A27). Il est définit comme la traversée de gros gibier. Cette famille de gros gibier regroupe les animaux à chasser: cerf, chevreuil, sanglier, faisan, perdrix, lapin, daim… Il était impensable de mettre toutes ces espaces dans quelques centimètres carrés.

Traversée de gros gibier
signal A27: traversée de gros gibier avec additionnel “sangliers”

❖ Une silhouette peut en cacher une autre

Cette simplification n’est pas toujours d’application. On ne connait pas toujours la signification exacte de ce qui se cache derrière un pictogramme. Par exemple, le symbole de la bicyclette est repris sur de nombreux panneaux mais avec des significations différentes.

  • A25 ➜ conducteurs de bicyclettes (donc pas de vélos à 3, 4 roues) et les conducteurs de cyclomoteurs à deux roues (classe A et B)
  • B22, B23 ➜ on parle des cyclistes sans autre précision
  • C11 ➜ conducteurs de cycles (2, 3, 4 roues) mais pas les cyclomoteurs
  • D7 ➜ conducteurs de cycles mais aussi les conducteurs de cyclomoteur de classe A et de classe B dans certaines conditions
  • D9 ➜ conducteurs de bicyclettes
  • F99a et F99c ➜ aucune indication, la réglementation stipule simplement une “catégorie d’usagers” pour chaque symbole représenté

Signaux relatifs aux cyclistes

Et puisque je parle du F99, je ne comprends pas trop bien la volonté du législateur de vouloir le décliner en plusieurs versions. Le plus simple est d’avoir un modèle. Par exemple, un F99 avec quelques pictogrammes d’illustration. En fonction des besoins du gestionnaire de voirie, les pictogrammes sont retirés ou ajoutés en gardant la même référence de signal. Ici, on se retrouve à complexifier les choses. Le mieux est l’ennemi du bien. On pourrait même avoir la silhouette d’un véhicule attelé plutôt que de le cacher derrière le symbole du tracteur agricole!

❖ Un micmac de picto

Les pictogrammes du Code de la route belge sont-ils le fruit d’une réflexion globale ou des ajouts plic-ploc ? Un bon exemple est la silhouette du vélo: 4 représentations pour le même symbole. La cerise sur le gâteau ce sont les B22 et B23. On ne comprend pas le choix du jaune (déjà réservé au transport des marchandises dangereuses), du guidon monté à l’envers, des roues pleines, d’un cadre atypique. Certaines disent que les autorités belges auraient simplement piqué la figurine déjà existante en France. On peut aussi remarquer que quelques véhicules sont montés et d’autres sont sans conducteur.

❖ Homme ou femme ?

Reste encore l’épineux problème de la représentation du genre humain dans l’iconographie des panneaux routiers. Actuellement, il existe des symboles neutres et des pictogrammes plutôt homme. La femme n’existe pas si ce n’est sur quelques rares panneaux officieux. La seule exception est une jeune fille tenant la main d’un adulte (D9). On pourrait imaginer une alternance entre des figurines femme ou homme, ou carrément décider de ne faire que du neutre. C’est tout un travail de recherche graphique passionnant. Un des plus beaux exemples est l’iconographie de chaque sport lors des Jeux Olympiques (Tokyo 2020). C’est faisable pour de nouveaux projets périodiques, mais est-ce souhaitable pour des symboles largement connus et reconnus dans le monde?

signaux homme, femme, neutre

❖ L’interdiction: cercle et diagonale rouge

Les moniteurs de théorie présentent toujours les grandes généralités des groupes de panneaux. Ils vous disent que les signaux d’interdiction sont ronds cerclés en rouge et le fond blanc. Pourtant une forme et une couleur ne suffisent pas toujours à insister sur l’interdiction. Seuls trois panneaux d’interdiction sont barrés: interdiction de tourner dans une direction (C31), faire demi-tour (C33), utiliser le régulateur de vitesse (C48). Pourtant, cherchez sur internet un panneau d’interdiction et il est systématiquement barré: défense de fumer, de manger, de téléphoner, d’entrer avec son chien… C’est d’ailleurs ce qui est systématiquement utilisé dans tous les symboles graphiques d’interdiction repris par l’ISO. D’ailleurs, à l’origine, ces panneaux sont barrés à gauche dans la convention de Vienne, exceptés quelques cas.

signaux barrés

Tout comme la fin d’application d’un signal. Tantôt il est grisé, tantôt il garde sa couleur et se trouve barré en rouge (à droite).